Ma première descente
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  Gilles Fortin
Je venais de me joindre au club de kayak Les Voyageurs de Montréal. En ce temps-là (1970), il n'était pas possible de se procurer un kayak de façon commerciale. Il faillait le construire soimême; le seul moule disponible à Montréal n'était accessible qu'au prix d'une attente de plus d'un mois. Je fus très fortuné de trouver un kayak de seconde main que son propriétaire avait à peine égratigné.

Le club, cette fin de semaine-là, organisait une sortie sur la Sainte-Anne du Nord où le club Êchohamok de Beaupré organisait pour la première fois un critérium et un slalom. C'était là une excellente occasion d'essayer mon nouveau kayak, et ma première rivière. Les anciens du club qui participaient au critérium le samedi après-midi avaient prévu d'effectuer une descente de reconnaissance durant l'avant-midi. Le départ se faisait vers les dix heures. J'insistai pour les accompagner en dépit des protestations des plus sages qui estimaient que ce n'était point là une descente pour débutant.

L'accès assez inusité à cette profonde vallée par le long escalier de la centrale des Sept Chutes me comblait d'admiration devant tant de splendeur. Mais aux premiers rapides j'eus vite fait d'oublier le paysage. La lecture de rapide est un art qui se développe avec le temps! Cette rivière, à eau moyenne, comportait tout simplement trop de rochers pour que je puisse espérer tous les éviter. Encore fallait-il les voir à temps? On m'avait bien expliqué qu'il fallait suivre les trains de vagues, puisque c'est là que l'on trouve le débit le plus important, et partant, le moins de rochers.

Mais en fait il y a deux sortes de vagues que je confondais à mon grand malheur : les vagues pyramidales et pointues qui conduisent à l'exaltation, et les vagues rondes, légèrement aplaties qui cachent un rocher et les pires tribulations. La masse d'eau, refoulée par un tel obstacle sous-jacent, forme un léger monticule arrondi, une sorte de coussin, que l'on confond volontiers à une vague. Il s'ensuit en aval un pleureur. À défaut de les distinguer correctement, je me surprenais à effectuer de violents abordages contre ces rochers à peine submergés. Après un instant d'hésitation l'échouage provoquait un déséquilibre de l'embarcation qui se terminait le plus souvent en dessalage. Ce type de rouleau assez profond est fort dessalatoire lorsqu'on l'aborde sans vitesse.

On m'avait également prévenu de toujours présenter le fond de la coque au courant pour éviter d'être retourné par celui-ci. Mais hélas, on avait négligé de m'enseigner comment faire un appui avec ma pagaie... Si bien que ces gîtes exagérées que je m'appliquais à produire pour contrer les vicissitudes du courant, n'avaient d'autre effet que d'accélérer mes chutes, du côté de la gîte. Lorsque mes cravates n'étaient pas assez subites pour me faire chavirer en amont, je me voyais entraîné en aval sur cette même gîte que j'exécutais dans le but d'éviter la cravate.

À la suite d'un de ces chavirages, la pagaie que je m'étais bricolée (deux pales en contreplaqué sur un manche de bois mou) perdit une pale, à mon grand désarroi! Un des experts du club, Alfred Guenkel n'hésita pas à échanger sa pagaie en fibre de verre contre mon instrument déficient. À mon grand étonnement l'absence d'une pale ne semblait nullement l'incommoder. J'avais de la peine à le suivre pour profiter de son flair et ainsi minimiser les collisions inutiles.

À la suite de ces nombreuses avaries, la coque donnait des signes visibles de fatigue qui se traduisaient par des fuites de plus en plus abondantes. L'embarcation se remplissait à vue d'oeil; ce qui accroissait d'autant les risques de la navigation confiée à des mains si peu expérimentées. Il m'était devenu impossible d'éviter les rochers que je commençais à identifier de loin.

La fréquence accrue des chocs provoquait le cisaillement de la coque à la manière d'un ouvre-boîte. La succession de mes dessalages imposait au groupe une progression trop lente. À tel point que je décidai de terminer la descente à pied. Je rendis donc sa pagaie à Alfred et je donnai rendez-vous aux copains à l'arrivée. Je longerai le lit de la rivière jusqu'à l'arrivée. Les rives très abruptes ne se prêtaient pas particulièrement à l'escalade. On ne connaissait pas en ce temps-là de sortie d'urgence, le long du canyon de la Ste-Anne.

J'étais aguerri aux longs portages en canot. J'installai donc le kayak à l'envers sur mes épaules, la tête contre le siège. Mon champ de vision se trouvait limité à quelques mètres devant moi. Il me fallait, à la manière d'un funambule, me déplacer sur des rochers mouillés, me concentrer sur les prises de pieds pour éviter les glissades, et soulever suffisamment les pieds pour enjamber les branchages échoués, tout en rabaissant par moment l'embarcation pour éviter qu'elle ne heurte le sol par l'arrière.

Je comparais mon sort à celui des premiers explorateurs perdus dans la nature. Plus sages ils avaient sans doute prévu de la nourriture. Moi, j'avais l'estomac dans les talons et toujours cet interminable tas de cailloux à l'horizon.

Je vis passer un à un les participants au critérium, tous plus essouflés les uns que les autres. L'un deux, Jacques Robert, s'arrêta pour m'encourager : il avait rompu son cale-pieds et n'entretenait plus d'espoir au classement. Je le rassurai que tout allait bien, qu'éventuellement j'atteindrais la fin...

Le soleil se couche tôt dans ce profond canyon de la Sainte-Anne. Je continuais à portager pour me réchauffer car je ne portais qu'un maillot de bain et une veste de sécurité. Lorsque je rencontrais un gros rocher je me blottissais contre lui pour profiter de la chaleur qu'il avait emmagasinée durant l'après-midi.

J'arrivai finalement à cette longue section droite à environ 1 km de l'arrivée. Je vis au loin un petit bonhomme rouge qui gesticulait en remontant le long de la rive; c'était Robert Piché le copain qui m'avait initié à l'eau vive! J'étais sur la rive opposée : je décidai donc de le rejoindre en remettant mon kayak à l'eau.

Je n'avais pas fait 50 mètres que je me retrouvai en cravate sur un rocher au milieu de la rivière. Le courant submergea la jupette qui céda, puis l'eau s'engouffra par le trou d'homme... Je sentais la pointe avant s'affaisser et je me hâtai de sortir du bateau. Il s'enroula sur le rocher. Je le tirai par un anneau de bosse pour le dégager mais je me retrouvai avec un demi-kayak; l'autre moitié, qu'un morceau de mousse expansée coincé à l'intérieur tenait à flot, se trouva entraînée par le courant. Je trépignai de rage à la pensée d'avoir péniblement trimballé cette carcasse pour la perdre, si près du but. Pris d'un accès de dépit, je jetai à l'eau cette autre moitié que je venais d'arracher aux flots. Robert qui venait tout juste de me rejoindre par la rive se mit immédiatement en maillot et plongea à l'eau pour ramener ce demi-kayak qui s'était échoué sur un autre rocher un peu plus en aval. On retrouva l'autre moitié qui flottait dans le contre-courant juste en amont de la chute Sainte-Anne. Heureusement car il n'aurait pas survécu à cette chute de plus de 60 mètres.

La semaine suivante, on devait remettre les deux moitiés du kayak dans le moule pour en sortir un nouveau bateau... (ou presque). C'est ainsi que se poursuivit ma carrière de kayakiste.

Ce qui se produisit lors de cette descente aurait pu se produire sur toute autre descente cotée classe 11-111, qui devient manoeuvrière à eau moyenne ou basse. L'apparition d'embarcation en plastique rotomoulé, rend ce genre de descente à la portée des débutants. Si elle ne prévient pas les cravates, ce type d'embarcation en minimise tout au moins les conséquences.

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Ne vous aventurez pas sur une rivière seul et suivez un cours auprès d'une école reconnue de canoë/kayak.

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