Comment descendre
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LE MATÉRIEL
La pratique sécuritaire de l'eau vive vient avant tout d'une conscience du détail. Un accident est bien souvent le résultat de l'accumulation de petites entorses aux consignes de sécurité habituelles, parfois même d'un détail déficient du matériel utilisé.

Peu de pagayeurs experts prennent des risques sérieux; s'ils le font, ce sera après une longue reconnaissance et un calcul judicieux où ils estimeront avoir plus de 50% de chance de réussir. Mais beaucoup de pagayeurs débutants prennent des risques inconscients lorsqu'ils se hasardent à descendre avec un matériel déficient. Combien de baignades auraient été sans conséquences si le pagayeur avait utilisé une veste de sécurité, une combinaison isothermique, un casque adéquat, une jupette étanche, des sacs de pointe...

Si vous débutez, trouvez-vous donc un pagayeur expérimenté qui saura penser à ces petits détails pour vous.
Les calages
En eau vive, l'embarcation doit devenir une extension de nos membres inférieurs, d'où l'importance de calages adéquats. Il faut pouvoir rester bien en place dans le siège lors d'une gîte importante, et encore plus lors d'un esquimautage. Il ne faut donc pas hésiter à personnaliser son embarcation, à insérer des cales en mousse au niveau des hanches si le siège est trop large.

En kayak, le cale-pieds doit être bien ajusté, assez près pour maintenir les genoux en place contre l'hiloire, assez loin pour prévenir les crampes. Lors de l'ajustement, utilisez les mêmes chaussures que lors de la descente : la différence d'épaisseur de la semelle pourrait suffire à provoquer une crampe. On ajoutera des cales en mousse sur les cale-genoux s'ils sont trop hauts, trop rapprochés ou absents. Tous ces ajustements doivent cependant permettre au pagayeur de se libérer du trou d'homme en un clin d'œil. Ce qui sera le cas lors du premier chavirage. Ceci peut vouloir dire, pour une personne assez grande, d'interrompre la chandelle avant à 50 cm du trou d'homme pour permettre un dégagement rapide des jambes. Deux types de cale-pieds sont à déconseiller : ceux "à la française", constitués d'un bâton attaché au siège par deux cordelettes. Il est en effet très désagréable, lors d'un dessalage, d'avoir en plus à se libérer les pieds entortillés dans ces cordelettes. Les cale-pieds fixes, trop bas, à la hauteur des talons, peuvent conduire à une situation fort embarrassante lors d'un arrêt frontal : sous la violence du choc, les pieds passeront par-dessus le cale-pieds et se trouveront coincés de l'autre côté. En fait tout cale-pieds fixe devrait être fixé par une attache pivotante d'un côté, alors que l'autre côté devrait pouvoir se rabattre vers l'arrière1.

En canoë, les sangles doivent permettre au canoéiste de se dégager rapidement. L'utilisation d'un barrot fixe, trop bas, peut nécessiter de multiples contorsions pour dégager les talons. On peut le faire coulisser vers le haut en l'insérant dans des glissières, ou mieux utiliser une selle.
Les anneaux de bosse
Ce sont des anneaux aux deux extrémités de l'embarcation qui servent de poignées lors du transport. Ils deviennent cependant essentiels lors d'un remorquage, d'un dessalage, ou pour déloger un bateau en cravate. On s'assurera donc régulièrement du bon état de ces anneaux, voire même à leur remplacement, si la solidité n'est pas à toute épreuve. Nous recommandons l'utilisation de poignées au lieu de simples anneaux.
Les sacs de pointe et les sacs étanches
Les embarcations de plastique ou de fibre de verre ne flottent pas d'elles-mêmes une fois remplies d'eau, puisque ces matériaux sont plus denses que l'eau. Un kayak2 peut contenir environ 320 litres d'eau, donc une masse d'eau d'environ 320 kilogrammes. On comprend qu'une telle masse, lorsqu'elle est entraînée par le courant, est très difficile à arrêter et devient très dangereuse lorsqu'elle coince son propriétaire contre un rocher.

Le meilleur moyen de rendre une embarcation insubmersible est en fait de la remplir d'air, un peu comme un radeau pneumatique, et ainsi de limiter la quantité d'eau qui peut s'y engouffrer. Les chandelles, si elles sont indispensables pour éviter l'affaissement de l'embarcation, ne constitue pas une réserve de flottabilité suffisante. On peut trouver de petits sacs de pointe que l'on insérera de chaque côté de la chandelle. On trouve également des sacs de pointe qui comportent une ouverture pour servir à la fois de sacs étanches.

Le sac étanche est indispensable lors d'une descente sportive le moindrement sauvage, qui ne longe pas une route. Il sert à tenir au sec le matériel de réparation, les collations, les cartes, les appareils-photos, etc. Les sacs transparents sont pratiques puisqu'on repère facilement leur contenu, et les fuites éventuelles.

La première qualité d'un sac est évidemment de demeurer étanche. On ne saurait trop insister sur la robustesse du matériel, qui se percera rapidement sur les aspérités à l'intérieur des bateaux en fibre de verre par exemple. Pour un sac d'utilisation fréquente (cartes, photos), on choisira un système de fermeture rapide. Plusieurs petits sacs valent mieux qu'un gros, lorsqu'il s'agit de les faufiler à l'intérieur entre les chandelles; ainsi les fermetures à baguette, trop longue, deviennent un inconvénient.
La pagaie
La pagaie est l'instrument le plus important du pagayeur. C'est en quelque sorte l'extension de ses doigts. La prise de la pagaie doit être à ce point confortable, sa longueur à ce point adéquate, sa prise d'eau à ce point efficace que le pagayeur puisse oublier son existence, pour se concentrer uniquement sur le rapide qui vient.

La pagaie double en kayak a deux pales croisées l'une par rapport à l'autre; c'est-à-dire dans deux plans différents, à angle droit l'un de l'autre. La pale émergée se trouve ainsi à couper le vent sur la tranche. On gardera une prise fixe d'un côté pour contrôler la rotation du manche dans l'autre main à chaque coup de pagaie. Pour les pagaies à pales creuses, qui sont les plus efficaces, il existe donc deux possibilités, que la main fixe soit à droite ou à gauche. Cette main de contrôle est indépendante de la latéralité préférentielle de chacun, droitier ou gaucher. Mais une fois l'habitude acquise, il est pour ainsi dire impossible de changer de main de contrôle.

Votre pagaie doit être adaptée à votre morphologie, tant par sa longueur que par sa surface de pale. Essayez-en plusieurs modèles différents, avant d'arrêter votre choix.

Le manche de la pagaie est généralement en composite ou en aluminium; dans ce dernier cas, il sera préférablement gainé pour diminuer la conductivité thermique en eau glacée. Un manche ovalisé facilite le repérage de l'orientation de la pale, lors d'un esquimautage par exemple. Un manche trop gros ou même trop petit nécessitera une prise de main plus intense qui entraînera au cours de la descente des crampes aux avant-bras.

Les pales en bois, plus épaisses, ont l'avantage de réduire les fausses pelles sur les appels avant en plus de flotter et ainsi de faciliter la position initiale de l'esquimautage. Elles sont par contre fragiles et ne durent guère plus de trois saisons intensives, même avec un vernissage annuel. D'où l'intérêt des pales en plastiques pour les rivières rocailleuses. La surface de pale généralement vendue sur le marché est conçue pour un pagayeur poids lourd; elle est donc trop considérable pour une personne légère peu musclée. Il ne faut donc pas hésiter à en réduire la surface pour obtenir une plus haute fréquence de coups de pagaie. La résistance dans l'eau étant proportionnelle au carré de la surface exposée, une faible réduction d'un demi-centimètre sur le pourtour aura l'effet désiré.

Pour les rivières sauvages et inaccessibles, il est nécessaire de prévoir une pagaie de rechange pour chaque deux embarcation. Dans le cas d'une pagaie de kayak, on peut soit sectionner une pagaie normale et y ajouter une virole, ou désassembler l'une des pales d'une pagaie à manche d'aluminium afin de la loger à l'intérieur de la coque.

La pagaie simple pour le canoë doit avant tout être robuste et spécialement renforcée à l'embout. Les canoéistes préfèrent une olive en T pour un meilleur contrôle.
Le vêtement
En eau vive, le vêtement joue un rôle primordial dans la pratique sécuritaire. Après un chavirement en embarcations pontées, comme il faut quelques secondes pour se dégager du trou d'homme, et guère plus pour esquimauter, un casque est nécessaire pour protéger votre tête. Il devra pouvoir amortir une bonne partie du choc, et couvrir le front, l'arrière du cou, les tempes, et même les oreilles. Un coussinage en mousse compressible semble être le meilleur système d'absorption de chocs3. II devra de plus se vider rapidement lorsque vous reviendrez à la surface et ne jamais se détacher inopinément. S'il ne flotte pas, n'oubliez jamais de l'attacher. Il est également utile hors de l'eau pour éviter les pointes de bateaux.

La veste de sécurité est un autre élément essentiel pour vous maintenir à flot dans le gros volume et vous protéger contre les chocs dans les maigres. Les vestes peu encombrantes, qui suivent la norme de flottabilité de 15.5lbs de la garde côtière Canadienne (Classe 3), ne sont généralement pas des "vestes de sauvetage" (Classe 5), qui, elles, assurent en principe le maintien de la tête hors de l'eau même lorsque le pagayeur est inconscient.

Un article exhaustif démontre que tel n'est pas le cas. Ces vestes (Classe 5) d'une flottabilité de 25 kg sont cependant recommandées pour les rivières géantes.

Pour les embarcations pontées, une jupette est nécessaire pour fermer le trou d'homme. Elle s'attache à l'hiloire par un élastique incorporé, et à la taille du pagayeur par une sorte de cheminée. Lorsque celui-ci décide d'abandonner son bateau, l'élastique autour de l'hiloire doit céder instantanément. Le réglage de cet élastique est délicat puisque la jupette ne doit pas s'ouvrir à la moindre vague. On a mis au point une jupette avec un bâton intégré qui s'appuie de chaque côté de l'hiloire et prévient ainsi un effondrement accidentel de la jupette sous l'effet d'une pression d'eau excessive. Les jupettes en néoprène offrent la meilleure étanchéité autour de l'hiloire. Un élastique ajustable, qui coulisse dans une gaine à cet effet, est souhaitable pour pouvoir l'adapter aux différentes formes d'hiloires, quoiqu'il puisse entraîner la formation de plis, donc une étanchéité réduite. Une poignée doit être reliée à l'élastique pour en faciliter le dégagement.

Il est recommandé de porter des chaussures, donc de choisir une embarcation assez grosse pour s'y insérer avec ses chaussures. La majorité de nos rivières étant civilisées depuis longtemps, on ne compte plus les pieds lacérés par les tessons de verre, les bouteilles de bière, même les boudins de ressort...

À défaut de bottillons en néoprène, on choisira des souliers de course bon marché; ceux qui montent au-dessus de la malléole résistent plus longtemps à la succion des gros rouleaux.

Pour de longues descentes, il est préférable de garder son énergie pour la navigation plutôt que pour se réchauffer la peau. A moins d'eau très chaude, il est donc toujours préférable de porter un anorak étanche sous sa veste de sécurité. Certaines vestes possèdent même des manches intégrées. Le vent accélère les déperditions de chaleur par évaporation.

L'eau froide au contact des bras peut causer un durcissement musculaire. Souvent on portera sous l'anorak un chandail de laine ou de polar; ce sont les seuls tissus qui gardent chaud même mouillés. Lorsque la température de l'eau est inférieure à 15°C, une combinaison isothermique est recommandée. En bas de 10°C, une combinaison complète est essentielle, et en bas de 3°C, il le dry est essentiel, en raison des dangers d'hydrocution et d'hypothermie. N'hésitez pas à emporter un thermomètre, il pourra vous sauver la vie! Un autre test consiste à maintenir la main sous l'eau pendant 30 secondes. Si vous ne la sentez plus, vous risquez...

Le néoprène emprisonne l'eau à la surface de la peau : une fois réchauffée, cette couche d'eau sert d'isolant. Les vêtements en néoprène ont cependant le désavantage d'handicaper les mouvements, spécialement aux articulations. Les coudes et les épaules sont indispensables au pagayeur. On choisira donc une combinaison type salopette, sans manches, avec jambes longues pour l'eau froide. Lorsque l'eau devient glacée, un blouson à manches longues est nécessaire; il doit être de coupe ample, et d'épaisseur minimale (1/8 de pouce), comme ceux utilisés en ski nautique ou en surf. Les vêtements de plongée sous-marine sont généralement trop épais pour les pagayeurs.

Il est généralement préférable de porter un pantalon de nylon qui, en plus de faciliter les entrées sorties d'un trou d'homme exigu, assurera une plus grande longévité à la salopette de néoprène en prévenant les accrocs.

Il existe également des mitaines (poggies) qui s'attachent temporairement à la pagaie. Tout en gardant le contact avec le manche, les mains sont à l'abri du vent et de l'eau glacée.
La trousse de prudence
Si vous entrevoyez une descente de plusieurs jours, vous n'hésiterez pas à emporter tout le matériel nécessaire. Par contre si vous ne partez que pour une demi-journée, vous serez porté à oublier toutes ces petites choses qui peuvent vous épargner une longue marche à pied. Les comptes rendus de descente qui agrémentent ce livre suffiront à vous convaincre de l'utilité d'être trop prudent. Plus le groupe est important, plus il faudra être prudent.

Si vous amenez des débutants, pensez pour eux. Une roulette de ruban adhésif à l'épreuve de l'eau est indispensable pour colmater une craques dans un kayak ou un bouchon d'égouttement perdu.

Pour une plus longue expédition, on prévoira une trousse de réparations, et aussi une lampe frontale. Un sac à corde (15 m) d'une résistance de plus de 1000lbs/test pour assurer une sécurité de la rive ou pour dégager un bateau en cravate.

Si l'on n'est pas familier avec la descente en question, on amènera une carte topographique ou une photocopie de la carte-guide. L'utilisation d'une carte demande cependant une certaine habitude et une mémoire visuelle. Il faut pouvoir la consulter fréquemment pour ne pas perdre le fil de la descente, pour savoir à quel virage l'on se trouve à l'instant présent.

On peut également prévoir une collation avec les allumettes et l'éternel canif. Rien de tel qu'un morceau de chocolat pour trouver l'énergie nécessaire pour terminer la descente sans pépin. On a déjà vu un gros groupe mettre 6 heures pour descendre les Sept Chutes de la Ste-Anne du Nord au lieu des 2 heures habituelles. Des dessalages fréquents avaient complètement annihilé les participants les moins bien habillés; grelottants, ils avaient épuisé leurs ressources énergétiques et étaient incapables de poursuivre. Des vêtements de rechange dans un sac étanche auraient été les bienvenus dans ce cas, comme dans le cas où l'on doit attendre longtemps à l'arrivée pour la navette. Si vous portez vos verres de contact, ou si vous ne prenez jamais la peine d'attacher vos lunettes, une paire de rechange pourrait être utile... Des lunettes de soleil peuvent être nécessaires à tous; le soleil couchant se reflétant sur l'onde est particulièrement éclatant, lorsqu'on n'a pas de visière incorporée au casque.

Une pagaie de rechange est toujours conseillée; on devrait en avoir une en permanence dans son bateau. Une trousse de premier soin est également souhaitable pour les rivières sauvages et inaccessibles. Les incidents les plus fréquents en rivière sont les coupures de toutes sortes, les chevilles foulées, les insolations, les diarrhées et enfin les dislocations d'épaule.
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  1 Charles Walbridge : Boatbuilder's Manual. Wildwater Design Kits. 1977, p.83 ss.
  2 Modèle de kayak Lettmann Mark-III (1971)
  3 Donald H. Wilson : Head Injury in Whitewater, American Whitewater, Vol. XVIII, No 1, Spring 1973, P. 14-15
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